La casse de 2016

Deux ans dans la vie d’un peuple, c’est long et pourtant les lointains slogans de la campagne de décembre 2014 résonnent toujours. Alors que les dirigeants au pouvoir se vantent publiquement d’avoir ‘karcherisé’ les mauvaises pratiques du passé, l’effluve nauséabonde de cette pestilence du pouvoir s’infiltre plus que jamais dans chaque recoin du pays.

Nous vous avions promis le déballage sur des contrats accordés par des entreprises étatiques. Parole donnée, c’est parole sacrée. Ce tout premier déballage démontre l’impunité qu’entrainent le pouvoir absolu et les capacités véreuses de l’arrogance.

Chaque changement de gouvernement entraine une montée tous azimuts des sociétés fraîchement créées, offrant leurs services principalement aux institutions publiques. Parmi les services les plus prisées, on note celui du nettoyage et de sécurité. Souvent ces sociétés sont masquées par des façades avec des proches de nos politiciens en embuscade. Si c’est une tradition acceptée dans notre paysage insulaire, le rituel a toujours voulu que ces sociétés soient bien accompagnées par une batterie de légistes et consultants en tout genre. Cela afin de se conformer aux procédures et éviter tout scandale politique. Pour dire que même dans l’illégalité ou l’immoralité, il existe des lois sacrosaintes à respecter.

Comme nous l’avions souligné dans nos articles précédents, Mauritius Telecom est l’entreprise la plus emblématique où l’Etat mauricien détient des intérêts stratégiques et commerciaux les plus importants. Avec des bénéfices réguliers de plus d’un milliard de roupies, il est rare que des enquêtes des médias s’orientent vers cette société qui a pourtant beaucoup à cacher. Des médias bâillonnés par des pubs et leurs journalistes muselés par des canapés.  Au cours des derniers 25 ans, on aura vu toutes sortes de vampirisation de ressources au sein de nos compagnies étatiques. Dans le passé, on nous avait même fait avaler un rapport d’enquête qui affirmait que les poules ne pondaient pas durant les weekends et jours fériés. Mais, le coup réussi chez Mauritius Telecom, non pas pour la somme qui parait dérisoire face aux butins en milliards, mais pour son insolence, mérite certainement de figurer en tête du classement des meilleurs casses, du moins de 2016.

Selon l’enquête de Capital, la compagnie nationale de télécommunications avait lancé un appel d’offre auprès des prestataires de services de nettoyage au mois de mars 2015. Un exercice routine reconduit chaque trois ans. La compagnie avait reçu plusieurs propositions, mais le département de services des achats, dirigé par Nit Gokulsing, décide de ne pas donner suite à cet exercice. Au mois de novembre 2015, Mauritius Telecom sollicite à nouveau les spécialistes du nettoyage à travers un appel d’offre avec les références suivantes : MT/813/11/2015, MT/814/11/2015, MT/815/11/2015. Les documents contenaient les cahiers des charges pour les différents sites d’opérations ainsi que les critères requises. Alors que les soumissionnaires s’impatientent, le contrat d’Alpha Cleaning, société qui dessert Mauritius Telecom depuis plus de quinze ans, est renouvelé à chaque fin de mois. Au mois de juin 2016, la direction d’Alpha Cleaning est informée que le contrat prend fin le 30 Juin 2016. Le 1erJuillet 2016, une nouvelle société prend le relais des opérations. Il s’agit de New Men-Power Supply Limited. Un contrat initial de Rs 80 millions et qui pourrait grimper davantage avec les variations.

Une société officiellement dirigée par deux femmes : Anoushka Meah Mewa et une certaine Peerthy. D’après les données officielles, New Men-Power Supply Ltd, portant le numéro d’enregistrement  C138439, est domiciliée à la rue Palma, Quatre Bornes (Gandhi Temple). Une visite à cette adresse s’avère vaine, car nous n’avons constaté aucune trace de cette société. Bizarrement la seule compagnie dans le voisinage se trouve être PKB Contracting Serices Ltd. Un sous-traitant qui a bénéficié des contrats d’une valeur cumulative de plusieurs centaines de millions auprès de Mauritius Telecom.
Il n’y aurait certainement rien à décrier si la New Men-Power Supply Ltd avait rempli tous les critères d’exigences de l’appel d’offre lancé par l’entreprise publique. Mais voilà que l’exercice de l’appel d’offre avait pris fin en NOVEMBRE 2015 alors que cette société avait été incorporée le 10 MAI 2016. Ensuite, il faut comprendre que tous les offres comprennent trois aspects – Administrative, Technique et Financière. Les soumissionnaires doivent démontrer leurs aptitudes à respecter les cahiers des charges. Notamment à travers le profil de la société (Port folio des clients, attestations des tâches similaires accomplis, les ressources humaines, matérielles et financières de la société). Lors de notre enquête, on constate que New Men-Power Supply Ltd n’avait aucune chance de décrocher le contrat, vu que la compagnie n’avait pas les ressources pour satisfaire les exigences d’une telle envergure.

Parmi les exigences, on note : b) To have adequate experience in cleaning services and to submit evidence of past experiences; c) To submit evidence of a workforce to the above and to have enough cleaners on various sites to be allocated for cleaning (to cater for absences, leaves etc). Or, une grande partie de l’effectif affectée aux sites de Mauritius Telecom a été recrutée parmi les anciens de la société Alpha Cleaning. Cela après le 1er juillet 2016. Les autres employés que nous avons rencontrés nous affirment que «  Madam la fine vine guette nou lacaz, ek fine dir nou vine travay pou gagne ene ti kass ». Face aux questions sur la société, ils nous répondent « nom compagnie la mem nou pa konner, madam la ki guette tou. Nek li fine fer nou signe ene forme ek nou fine rant travay ». Ce qui implique que si la New Men-Power Supply Ltd avait effectivement soumis une offre avant le 1er julliet 2016, elle n’avait, à l’époque, aucune structure avec l’effectif qu’exige un tel contrat. Quant aux anciens employés d’Alpha Cleaning, ils nous ont avoué avoir été impuissants devant une telle situation. Car face au licenciement, ils ne pouvaient qu’accepter les conditions dérisoires du repreneur. Ce qui est selon eux en contravention des clauses stipulant la nécessité de respecter les « Fair wages ».

A l’activation du contrat le 1er juillet 2016, la société New Men-Power Supply Ltd n’avait pas soumis le contrat d’assurance pour la couverture de « Public Liability » et de « Professional Indemnity ». Ce qui est contraire aux obligations stipulées dans les conditions du contrat : « 6. Contractor’s Liability to persons and property ». Pire, c’est le client, Mauritius Telecom, une entreprise étatique qui offre les uniformes aux employés d’une société privée. Cela, alors que ses propres employés s’impatientent pour recevoir leurs uniformes depuis deux ans maintenant.

Nous avons, lors de notre enquête, rencontrés certains opérateurs de ce secteur et ils sont unanimes dans leurs expressions de dégout. Pour eux, qui sont habitués aux histoires de copinages politiques, cette histoire, dans sa forme, défraie la chronique. Evidemment masqués sous l’anonymat par peur de représailles, ils nous confient que cette histoire symbolise toutes les raisons de la morosité qui plombe le monde des affaires. Plus loin, ils affirment que cette concurrence infecte et déloyale orchestrée par les politiques et leurs sbires renforce cette image d’état mafieux.

Chez Mauritius Telecom, certains cadres nous confient discrètement que c’est la nouvelle version de démocratisation prônée par l’administration Sherry Singh. Depuis 2015, la compagnie nationale de télécommunications a accueilli des dizaines de nouveaux sous-traitants dans divers domaines. Cela, malgré le fait que les résultats d’exploitation et les marges générées par la stratégie de la nouvelle direction, démontre une baisse conséquente dans les revenues de la compagnie. Les résultats d’exploitations pour 2011 se chiffraient à Rs 2,317,464,860 alors que pour l’année 2015 est de Rs 1,248,641,000. Soit une baisse de plus Rs 1 milliard, le pire bilan depuis 2005.

Une situation dangereuse, que compte aborder la nouvelle alliance de l’opposition dès la rentrée parlementaire. Un déclin vertigineux qui interpelle les anciens employés, aussi actionnaires au sein de la compagnie nationale de télécommunications. Ils se concertent afin de référer plusieurs autres contrats qu’ils qualifient de douteux à la Commission anti-corruption pour des enquêtes approfondies. Ce qui semble indiquer qu’en 2017, la température va grimper à la rue Edith Cavell.

Capital Media

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