Friday, October 12, 2018

Psychologue clinicienne installée à Londres et Doctorante à l’Université de Strasbourg, Thevaki Victoria Sriseyohn est issue d’une famille d’origine sri lankaise tamoule. Française à part entière, son regard sur les bateaux d’immigrants, faisant des vagues sur le vieux continent, reste celui d’une terrienne

Comment définissez- vous un migrant, dans un monde mondialisé ?

 

Le mot migrant est un mot connoté dont la définition va dépendre des représentations subjectives que chacun a de la migration aujourd’hui. Un migrant qui se déplace de l’Afrique vers la France est perçu différemment d’un migrant qui se déplace de la France vers l’Angleterre par exemple. Cette perception va être connotée tantôt positivement, tantôt négativement selon le « déplacement » du migrant et selon le regard que les autres posent dessus. Finalement, des milliers de personnes se déplacent dans le monde entier, mais cette appellation va être utilisée pour étiqueter un certain type de déplacement. C’est une histoire de papiers et de légitimité, et au-delà il s’agit encore d’un moyen de hiérarchiser le monde par ses territoires. Si l’on vient de l’Europe ou de l’Amérique, on est considéré comme des voyageurs, des globes trotteurs, des expatriés pour certains…si l’on vient d’un pays perçu comme étant « moins développé », alors le statut de migrant y est accolé. Ce qui est incroyable, c’est la manière dont certaines personnes françaises, ayant des origines diverses, vont voir d’un mauvais œil les personnes migrantes d’aujourd’hui. Dans cette ambiguïté d’avoir des papiers français et d’être pris pour un migrant, beaucoup vont s’en défendre psychiquement en se disant qu’ils sont Français. Or il est important de voir au-delà d’eux-mêmes et de ce sentiment de sécurité que procure ce papier, voir du côté de la génération d’au-dessus et celle d’avant peut-être, qui ont pour beaucoup vécu ce déplacement. Cette migration d’autrefois les ayant amené à être Français aujourd’hui est liée à leur histoire et ainsi à leur identité. Le regard que pose l’autre sur la personne qui se déplace a un rôle sur la manière dont la personne va vivre ce déplacement. à prendre en compte également la manière dont la personne qui migre va se positionner face à ce regard.

Quel a été votre première réaction en voyant l’image du petit Aylan Kurdi ?

 

Comme pour la plupart, cette photo a été choquante, à la fois dans le fait qu’elle ait été prise mais aussi pour son message qu’elle véhicule…un monde sans humanité…des priorités et des intérêts qui dépassent la valeur de la vie d’un être humain. Quelle valeur a la vie de ce petit enfant dans ce monde si vaste de soi-disant problèmes et autres priorités? Les gouvernements se sentent-ils concernés à ce propos ? Si ce petit garçon avait été Français, est-ce qu’il en aurait été autrement ? Il y a toujours eu un décalage entre les intérêts gouvernementaux et les valeurs de l’humanité, ce qui souvent entraîne du non sens. On peut aussi se demander si l’on doit en venir à publier des images chocs pour éveiller la conscience publique.

Près de 800 000 réfugiés ont frappé à la porte de l’Union Européenne depuis janvier 2015. Comment expliquer ce flux sans précédent ?

 

Je pense que s’il y a un flux important, c’est qu’il y a plus d’une raison qui poussent ces personnes à venir. Personne ne prendrait ce risque de sortir d’un confort pour arriver dans un pays où ce qui l’attend va être une expérience non-évidente et certainement pesante…et ceci au péril de sa vie…il faudrait se demander s’il y a une question de choix ici. L’Union Européenne est probablement devenue le nouveau rêve américain d’autrefois, où l’accessibilité géographique (ainsi que les prises en charges proposées) doivent jouer un rôle dans le choix de cette destination. Toujours est-il qu’il y a, ici, à comprendre un contexte de ce qui pousse ces familles à sortir de leur pays d’origine et à chercher à s’installer dans un espace loin de leur culture, et de braver ces dangers, ces difficultés et ces différences qui vont inévitablement se poser sur leurs chemins. Notre système de pensées est conditionné, ne nous permettant pas de penser au-delà des frontières et de notre propre confort, aujourd’hui rare est celui qui pense à l’humain dans sa dimension entière. Au lieu d’être aux prises par l’insécurité qui nous est véhiculé, bravons, nous aussi, les frontières de notre système de pensée pour voir comment nous pouvons être utile à l’humanité, chercher à comprendre les raisons de ce déplacement et trouver une ou des solutions adaptées à ce que ces personnes vivent actuellement et personnellement.

Expliquez-nous cet état d’esprit des refugiés qui sont prêts à braver les innombrables dangers pour se rendre loin de leur pays ?

 

« Tenter le tout pour le tout » me semble être l’état d’esprit de ces personnes qui décident de prendre ces risques au péril de leurs vies. Alors, la raison qui les pousse à fuir, venir trouver un espoir dans un ailleurs, est-elle pire que cette probabilité de mourir ? On fuit de l’endroit où l’avenir ne peut être conçu, là où il n’y a plus de choix et on se déplace dans l’espoir de construire dans un ailleurs, et de pouvoir donner une base, un espace meilleur à la génération suivante. Quitter sa terre, sa culture, une partie de son identité pour aller vers l’inconnu, il faut bien plus que du courage. Il s’agit de l’instinct de survie. Le danger étant trop grand, la vie ne peut plus être envisagée dans cet espace.

Ne craignez-vous pas une montée du nationalisme ou celle de l’extrême droite, en Europe ?

 

Cette montée a déjà eu lieu et la manipulation médiatique continue à façonner la pensée de la population en l’insécurisant sur son propre sort dans ce potentiel partage du territoire. Cette manipulation poussant à l’insécurité fait alors oublier l’humanité qui pourrait encore résider en chacun de nous. Aujourd’hui, les partis politiques jouent sur une ambiguïté, leurs idées ne sont pas claires, par exemple le discours de la droite peut être très proche de celui du Front National (Ndlr: les propos de Nadine Morano dans l’émission de Ruquier, On n’est pas couché). On ne connaît plus leurs pensées, on ne sait plus pour qui et quoi voter.

Quand on déroule le tapis rouge pour un étranger arrivant en jet privé avec sa mallette rempli de dollars, alors qu’on rejette à la mer des femmes et enfants qui tentent de fuir la guerre, n’est pas de l’hypocrisie à l’état pur ?

Que les gouvernements se disent être concernés par un problème et qu’ils n’en font rien, oui c’est de l’hypocrisie – à l’état pur comme vous dites – et surtout un bon moyen de manipuler l’opinion publique. Au delà de cette hypocrisie, je pense que c’est une question d’intérêts et donc d’argent, ce qui prend et a toujours pris trop de place dans ce monde… (“si tu n’a rien alors ta vie ne compte pas”) cette injustice qui se joue à différents niveaux est universelle, elle s’opère partout et le sentiment d’impuissance est grand. Il est à la fois intriguant et questionnant de se dire qu’une hiérarchie existe bel et bien dans ce monde et c’est à ceux qui sont au sommet qu’appartient le pouvoir de décider pour les autres. Cependant, je ne me branche pas à cette vision fataliste du fonctionnement de ce monde, je crois également en ce pouvoir qu’a chaque individu de changer le monde. Une phrase parmi d’autres de Marinette Motti, une personne qui a elle-même réussi à changer le monde de beaucoup de personnes, dont le mien, me reste gravée dans la mémoire: « de gouttes d’eau en gouttes d’eau, on colore l’océan ».

La richesse du vieux continent repose sur le pillage des ressources venues d’ailleurs. Des pays où règne la guerre, justement nourrie par l’Occident. Croyez-vous que dans ce désordre, il y ait un dessein qui vise à établir un nouvel ordre mondial ?

Le pillage des ressources venues d’ailleurs ne date pas d’hier. Le pouvoir via l’argent a toujours été la motivation principale de tous ces gouvernements qui cherchent à piétiner les autres, dans lesquels des valeurs humaines pourraient encore pousser… Je ne pense pas que ce soit un nouvel ordre mondial, je pense que ça a toujours fonctionné comme cela, et le sens, dans lequel ces gouvernements veulent nous faire marcher, va dépendre finalement de leur intérêt à ce moment-là. Focaliser sur des faux problèmes pour camoufler les sujets réels, est une stratégie sur un terrain de jeu permettant à ces politiciens de mettre en place leurs stratégies politiques. Le citoyen a toujours peu compté mais le gouvernement ne peut faire sans ses citoyens. En créant une atmosphère d’insécurité, les citoyens sont complètement pris par ce qui est posé, il s’agit d’une stratégie de gain de pouvoir assez efficiente.

La Palme d’or du 68e Festival de Cannes (2015) a été attribuée au cinéaste français Jacques Audiard pour “Dheepan”, un film qui suit le parcours en France de réfugiés sri lankais fuyant la guerre. Comment avez-vous accueilli ce film ?

 

Dans un premier temps, j’ai été déçue par l’irréalisme qu’il y avait pour une famille quelconque d’atterrir dans une telle cité dans laquelle elle va être quelque part piégée. Cependant, je trouve que certaines scènes ont été très bien tournées et pleines de sens, notamment les scènes où l’on voit le traumatisme de Dheepan ressurgir, et celles de la rencontre qui a lieu entre les trois protagonistes révélant certaines difficultés dans la rencontre et la possibilité de construire dans un ailleurs suite à la fuite d’un conflit armé. Par exemple, dans la relation entre Yalini et Illayaal, cette scène me revient où l’enfant demande un bisou de « sa maman » comme le font les autres mamans à la porte de l’école. Cette scène soulève la difficulté qu’il y a dans la création de liens mais aussi de cette démonstration affective qui n’est pas chose courante dans cette culture. Il a été intéressant d’observer les effets de cette rencontre entre la culture française et la culture tamoule qui se déclinent de plusieurs façons et sur différents plans. Et à la fin du film, ils se retrouvent « heureux et installés » en Angleterre, alors que l’intégration et la construction d’un nouvel espace ont été très difficiles pour cette famille en France, rien que du côté de la langue. On peut alors se demander si l’intégration et la construction dans un nouvel espace sont mieux vécues en Angleterre plutôt qu’en France?

Après les attentats du 13 Novembre dernier, les gouvernements européens sont plus que jamais divisés sur la question des immigrants. Est-ce que Paris a tout changé ?

D’abord, il faut condamner sans relâche tout acte barbare perpétré contre l’humanité, quel que soit l’endroit. La radicalisation est le fruit de la méconnaissance, voire l’ignorance. Ajouter à cela, il y a l’instrumentalisation de cette ignorance à des fins ignobles et souvent politique. Dans notre compréhension de l’épineux problème de l’immigration, il ne faut pas confondre les symptômes et la maladie.  Il faut se poser les bonnes questions. Comme par exemple: pourquoi ces 800 000 immigrants ont choisi maintenant pour venir en Europe ? Quel est le rôle de la communauté internationale dans la crise Syrienne, et ailleurs dans le monde ? Les grandes théories de la mondialisation du 19ème siècle, se limitent-elles aux mouvements des biens uniquement ? Ne sommes- nous pas tous un peu des immigrants ? Personnellement, je suis d’avis qu’il faut réfléchir en tant que terrien, bien au-delà des frontières et que le fond de tous nos maux reste qu’on est à un stade avancé de la déshumanisation.

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