Wednesday, September 12, 2018

L’une des plus grandes figures du journalisme du vingtième siècle, connue pour l’honnêteté et l’intégrité de son travail, Edward R. “Ed” Murrow, disait : « Un peuple de moutons finit par engendrer un gouvernement de loups ». Avec les aberrations qui se multiplient, les crimes qui déferlent en toute impunité sous le silence absolu d’un peuple cocufié par la peur et l’indifférence, cette citation n’a jamais été aussi lourde de sens qu’aujourd’hui.

Editorial de Rajen Valayden

J’aurais pu me taire et laisser mon peuple s’amouracher de ses ravisseurs et faire ce qu’il veut de son cul démocrate. Mais ce pays, c’est le mien aussi, celui de mes enfants et tout crime commis nous engage en tant que collectif, regroupé au sein de l’État. De plus, je reconnais que l’indifférence dont souffre mon peuple doit être traitée comme une maladie. C’est l’arme psychologique absolue qui garantit la pérennité d’un système, ourdi par des puissants pour servir leurs intérêts. Cette indifférence nous voile la face, nous divise et nous éloigne de la réalité. La froideur de l’indifférence nous empêche de lutter et surtout de faire la pire des choses dont redoutent les manipulateurs du système… réfléchir.

Autrefois, on massacrait les artistes et les poètes, car en inspirant des révoltes, ils étaient une menace permanente au système. De nos jours, on s’en fiche de ce lyrisme pessimiste. En fait, notre démocratie se résume à faire ce qu’on veut, aussi longtemps qu’on ne s’intéresse pas à la chose économique. Un véritable dilemme cornélien vu que chacune de nos actions est issue d’un choix politique et que la politique elle-même sans les considérations économiques ne peut exister.

Pour enrayer le système, il faut marcher à contre-sens de cet ordre établi. Il faut cesser ces compromis ignobles au niveau de notre conscience afin de sortir de ce profond sommeil comateux. Il nous faut interrompre ce formatage de nos enfants qui les pousse à développer des attitudes de soumission. Il nous faut nous aventurer à comprendre le mécanisme de l’ennemi. Puisque les forces dominatrices dépendent de l’obscurité, il faut les aveugler par la lumière du savoir. Seul le savoir nous permet d’aller au fond des sujets, de décrypter les manœuvres adverses et de les contrer. D’abord, commençons par poser des questions qui vont faire trembler les socles de ce système.

Des questions comme, par exemple, le partage équitable de la richesse. Un slogan qu’on nous a archi-répété depuis notre indépendance presque un demi-siècle déjà. Ou encore sur la situation de la pauvreté dans notre pays. En 1982, au pire moment de notre économie, lorsque Anerood Jugnauth s’installait comme Premier ministre, notre PIB était de MUR 11 774 260 000. En 1991, alors que SAJ présentait son budget, le PIB était de MUR 44 716 910 000 et les chiffres faisaient état de 25 000 familles vivant dans la pauvreté, soit 90 000 citoyens de ce pays. En 2014, au retour d’Anerood Jugnauth au pouvoir, le PIB affichait MUR 386 761 000 000 et on parle de pauvres retranchés dans 229 poches à travers l’île. Comme quoi, on a vaincu la pauvreté. En juillet 2016, Pravind Jugnauth fait de la lutte contre la pauvreté le pilier de son budget. Ce même Pravind Jugnauth, ministre des Finances en 2004, qui avait cautionné le paiement de plus d’un milliard de roupies pour l’achat des berlines utilisées pour véhiculer les délégués venus pour discuter de la pauvreté durant la conférence SIDS. Au mois de janvier 2017, les chiffres recensés par le ministère de l’Intégration sociale parlent de 6 000 familles vivant sous le seuil de pauvreté, qui sont semble-t-il sous la responsabilité de l’État et auront accès aux mesures d’accompagnement. Mais la réalité est tout autre. Uniquement en se basant sur le chiffre du diocèse, une institution avec des structures stables, notre île compte 33 600 familles qui vivent sous le seuil de la pauvreté. Non seulement le combat contre la pauvreté est un échec lamentable, la seule réussite se trouve être la paupérisation de la classe moyenne. Depuis ce fameux discours de SAJ en 1991, où il avait promis de vaincre la pauvreté, à celui de son fils en 2016, nous avons connu un chef-d’œuvre d’inconséquence qu’on pourrait placer sous le signe du déni et du tripatouillage des chiffres.

Dans sa biographie, ‘Mein Kampf’, Adolf Hitler disait : « Si vous désirez la sympathie des masses, vous devez leur dire les choses les plus stupides ». C’était en 1925 et presque un siècle après, cette bonne vieille recette marche à merveille. Dans la même foulée, Hitler disait que l’efficacité de la propagande dépend du matraquage de formules stéréotypées et à terme, chacun finira par saisir l’idée. La propagande repose essentiellement sur des « médiums », notamment la presse, les experts, les institutions ainsi que leurs porte-parole que nous avons volontairement érigés au rang d’évangile.

Au cours de ces derniers mois, on a entendu toutes sortes de déclarations venant d’experts en tout genre, de ténors du secteur privé soulignant leurs engagements sociaux, leurs pratiques apolitiques et la bonne mine de notre économie. Comment peut-on rester stoïque et muet face à ce nuage obscur de délire toxique ?

L’expert qui réclame plus d’ouverture aux étrangers me fait penser à la théorie de l’économiste Burton Malkiel. Ce dernier affirme, dans son ouvrage Une marche au hasard dans Wall Street, « qu’un singe aux yeux bandés lançant des fléchettes sur les pages financières d’un journal pourrait constituer un portefeuille d’actions tout aussi performant que celui choisi par un expert ». Au cas où cette réponse imagée n’éclaire guère notre expert, je lui offre volontiers cette citation fort intéressante : « L’expert, c’est comme l’essieu de la charrette : dès qu’on le graisse il cesse de grincer ». Ma colère s’explique par le fait que quasiment tout dans ce foutu pays appartient aux étrangers. Pire !  Les contribuables vont décaisser plus d’un milliard cette année (le cout de nos institutions + les frais de promotion),  pour attirer les clients dans les établissements hôteliers des seigneurs,  comme Al Maktoum.  Ceux-là même qui nous font gober l’absurde idée que chaque touriste  dépense en moyenne  que MUR 36 666 pour une visite sur notre ile.

Quant à ce monsieur, dont la présidence d’une organisation patronale coïncide bizarrement avec l’accession de son ami au poste de Premier ministre, il est convaincu que nous sommes tous des cons. Je fais volontiers impasse sur le fait, que son ami et lui dansent sur le même Chaland ou la découverte subite des talents cachés de madame, à qui on propose des rôles clés au sommet de l’État. Ce que le public veut savoir, c’est comment est-ce que ce monsieur s’est retrouvé avec deux nappes phréatiques importantes dans l’arrière-cour de son usine d’embouteillage ? Alors que l’État encaisse quelques centaines de roupies annuellement pour l’exploitation de ces nappes, la mise en bouteille de cette eau a rapporté des milliards au cours de la dernière décennie. Tenez-vous bien, une seule nappe a été utilisée pour toutes ses opérations. Le drame dans tout cela, c’est que toute la région entourant l’usine a connue des coupures drastiques d’eau potable depuis avril 2010. Et monsieur, nous fait la morale sur les responsabilités sociales !

Que dire de ce cador du privé qui se croit une manne tombée du CIEL ? Le grand Arnaud Dalais affirme chez nos confrères de la rue des Oursins : « Nous ne faisons pas de politique et n’avons aucune intention d’en faire ». Sachez, monsieur, que la première chose qu’on enseigne dans les cours d’économie, c’est Politique – Economique = Comique. D’ailleurs, toutes vos activités reposent sur des décisions politiques. C’est une décision politique qui vous a permis de vous engager dans l’hôtellerie. C’est une décision politique qui vous a permis de convertir les terres agricoles pour les vendre aux investisseurs étrangers. Les mesures incitatives dans le secteur manufacturier et les services financiers sont issues de décisions politiques. L’appropriation de l’hôpital Apollo Bramwell a aussi été une décision politique. « Pauvre » monsieur, sachez qu’à l’abolition de l’esclavage, ce sont les colons qui avaient été indemnisés et non les esclaves meurtris. C’était une décision politique aussi. Une véritable manie incurable car trois siècles après, face aux crises, dont les capitalistes sont les seuls responsables, une décision politique sous forme de Stimulus Package est prise, favorisant les descendants des maîtres d’esclaves. Dix ans après, les véritables victimes de ces crises ne se sont toujours pas remises. Ni les descendants d’esclaves d’ailleurs.

Notre silence et notre inaction ont permis la mutation du capitalisme en un monstre financier qui nous soumet aujourd’hui à ses principes plus puissants que les systèmes de pouvoirs religieux. Et ce pouvoir financier consolide le maintien du peuple dans une anxiété permanente qui se nomme « emploi » et quoi qu’en disent ces paravents des patronats, la nouvelle oligarchie financière est assurée de pouvoir poursuivre ses politiques à l’abri de toutes vicissitudes électorales.

Que font les représentants de l’État ? Ils pratiquent une politique foncièrement hypocrite et mensongère. Malgré les titres de médecins, légistes, comptables et autres, jamais au grand jamais, a-t-on vu un aussi grand déferlement de petitesse. Rien qu’à écouter les interventions de nos ministres, on constate qu’ils possèdent des cerveaux lilliputiens et que ce sont des gens qui, sils prenaient de la hauteur, auraient le vertige. Quant à celui qui joue le rôle de chef suprême, il se croit comme ces empereurs romains ou chefs des régimes totalitaires du XXème siècle pour qui construire des projets architecturaux colossaux prouve une quelconque supériorité de leur vision. Entourée d’une bande de « tontons Macoute » se prenant pour des phénix d’intelligence, cette bande de joyeux lurons pense pouvoir nager dans le bonheur en massacrant les poches de contestataires. Heureusement pour nous, leur inculture les empêche d’apprendre de l’histoire. Comme celle du clan Trabelsi, en Tunisie. Quant à vous, mes compatriotes, sachez qu’un peuple berné ne peut que mériter un drapeau en berne. Vivement le printemps.

Crédit photo – Corinne Vagner

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